Propriétaire

L’amoureuse des chevaux

Les métiers de l’automobile sont- ils uniquement masculins? Editrice de la Revue Automobile depuis 2019, Denise Spörri déjoue les clichés. Cette férue d’équitation multi-diplômée, nous dévoile la recette de sa réussite. Une raison supplémentaire de la féliciter pour son anniversaire!

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Denise-Francine Spörri-Müller, adore conduire. Elle pose ici avec sa Jaguar XT 150 S de 1964. Elle l’a baptisée «Grace», en hommage à la fameuse Princesse de Monaco, qui en possédait une.

Il est temps de faire honneur à la personne qui tient les rênes de votre hebdomadaire préféré, et qui donne à la rédaction les moyens d’exprimer toute leur passion. C’est à moi, Dörte Welti, journaliste indépendante férue d’automobile, qu’est revenue cette mission. Denise-Francine Spörri-Müller, propriétaire et éditrice des titres Revue Automobile et Automobil Revue, adore les belles mécaniques. Elle m’a reçue chez elle, lors d’une belle matinée de juin. Les voitures parquées dans le garage révèlent ses goûts éclectiques: Mercedes AMG SL, Audi à moteur Lamborghini, Porsche 911 Carrera ou encore Jaguar XT 150 S. Cette dernière, sa préférée, porte le petit nom de «Grace» et l’accompagne régulièrement sur des rallyes. Denise Spörri m’accueille le sourire aux lèvres, éblouissante, et me conduit aussitôt dans le jardin. L’ambiance y est beaucoup moins formelle que dans un bureau pour faire connaissance.

Thérapie à dos de cheval

Mais qui est donc cette femme d’affaires qui, depuis deux ans, dirige avec succès la destinée de la RA? Et quelle est vraiment sa motivation? Denise Spörri, après un instant de réflexion, lance: «L’enthousiasme m’anime; l’enthousiasme pour tout ce qu’il est possible de réaliser.» Et dans son cas, la liste est longue. L’équitation figure en bonne position parmi ses passions: Denise Spörri, alors quinquagénaire, a été la cavalière de saut d’obstacles la plus titrée d’Europe, en décrochant un double titre de championne d’Europe et de championne suisse senior.

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Les chevaux ont accompagné Denise Spörri toute sa vie. Mais pas seulement pour les loisirs: cette passionnée de saut d’obstacles a remporté le double titre de championne d’Europe et de championne suisse en tant que senior. Denise Spörri pose ici avec sa jument hollandaise de neuf ans, «Cleopatra What Else».

Son amour des chevaux remonte à l’enfance; elle baigne depuis toute petite dans une famille passionnée d’équitation. D’un caractère plutôt téméraire, elle est victime d’un grave accident de ski – sport qu’elle adore – à l’âge de neuf ans. Afin de prévenir d’éventuelles séquelles suite aux blessures à la hanche – elle doit porter une orthèse à la jambe – son père chirurgien orthopédiste a l’idée de la faire monter à cheval. L’équitation devient une thérapie pour le corps, et un baume pour l’âme de la petite fille. Cela ne cessera jamais de l’être.

Un tempérament artistique

Denise Spörri voue aussi beaucoup d’intérêt à la culture et aux arts, en particulier à la musique. Pianiste virtuose, elle a fait ses gammes au conservatoire de Berne durant ses études gymnasiales, auprès de la musicienne de renommée internationale Ilse von Alpenheim. Denise interrompt brièvement l’entretien, s’assied derrière son piano et entame pour moi l’opus 9 des Nocturnes de Chopin, qu’elle répète pour un concert privé.

Si la Bernoise est de nature active et énergique, elle devient soudain très calme et romantique derrière son clavier, joue comme si le monde qui l’entoure n’existait pas. Le piano résonne dans la maison construite selon ses désirs. Tout a été pensé dans le moindre détail, avec beaucoup d’harmonie. Chaque œuvre, chaque tableau est à sa place, sans ostentation.

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Une virtuose du piano: pour Denise Spörri, jouer du piano est à la fois une source de détente et une façon d’abreuver sa soif de culture.

Pour le cœur, l’âme et l’esprit

La psychologie est un sujet qui passionne Denise Spörri. Elle voulait étudier la médecine, pratiquer dans les pays du tiers- monde, comme l’a fait son père à ses débuts. «J’ai toujours admiré mon père», concède Denise Spörri. «Il a toujours tout fait pour nous, mes trois frères et sœurs et moi. Il nous poussait à travailler dur pour que l’on parvienne à nos fins.» Cependant, après une première année d’études à Lausanne, Denise ne parvient plus à concilier ses multiples passions, son penchant pour la philosophie et la psychologie, son goût pour la nature, sa fibre artistique et les activités sportives qui lui sont chères. Elle réalise alors que le serment d’Hippocrate est incompatible avec une vie si intense.

Denise Spörri est une touche-à-tout qui va toujours au bout des choses, qui s’imprègne totalement du sujet pour obtenir des résultats. C’est au contact d’un psychologue établi qu’elle découvre, vers l’âge de 20 ans, la «Daseinsanalyse». Cette forme de psychothérapie d’inspiration psychanalytique, philosophique et phénoménologique la libère en quelques heures de certains blocages, et lui insuffle l’envie de poursuivre ses études en psychologie. Sa mère se méfie toutefois de ce domaine. Pour cette raison, Denise fait d’abord des études d’anglais à Cambridge; avec son diplôme en poche, elle peut entrer à la Faculté de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève.

Au travail, elle se rend compte qu’elle interprète les paroles plus qu’elle ne les traduit, car elle peut entrer dans la psyché des gens et comprend leurs intentions. Son désir d’étudier la psychologie, plus fort que jamais, la pousse à suivre les cours de l’Ecole de Psychologie. Elle y trouve définitivement sa vocation. Après deux ans, Denise part pour l’Université de Zurich où elle traite de psychologie clinique, de psychologie générale, de direction anthropologique et de psychologie du profond, de psychologie pédiatrique et de pédagogie, tout en rédigeant un mémoire de licence en psychologie clinique. «J’ai toujours été avide de connaissances», admet Denise Spörri, qui a aussi obtenu la maturité en langues classiques, à l’issue du gymnase. Aujourd’hui mère de deux merveilleux enfants, Nadine et Alexander, elle peut se retourner sur une carrière épanouissante de 20 ans passés dans son cabinet de psychothérapie. Elle a aussi occupé un poste d’enseignante durant 15 ans à l’Institut Kirschenbaum, en thérapie intégrative du couple et de la famille. Domaine qui lui vaut encore un diplôme supplémentaire...

Les archives comme point de départ

C’est notamment ce penchant constant pour la formation qui est à l’origine de l’engagement actuel de Denise Spörri en tant qu’éditrice. Lorsque son père décède, il laisse derrière lui des archives globalement uniques, mais désorganisées sous forme de documentation. Janine, la sœur jumelle, s’occupe alors de la préservation de cet héritage auquel tient beaucoup Denise. Elle et son mari Engelbert W. Spörri lisent régulièrement, et depuis des années, la Revue Automobile. «Nous avons rencontré par hasard l’éditeur de l’époque et nous avons appris l’existence des archives du journal, uniques, puisque remontant à 1906, année de sa création.» Lorsque ce même éditeur rencontre des difficultés financières, Denise Spörri lui rachète les archives, actant ainsi l’avènement de la société ARAAG (AUTOMOBIL REVUE ARCHIV AG), coprésidée par Engelbert et Denise Spörri. «J’ai su immédiatement qu’un patrimoine culturel mondial se trouvait là», se souvient Denise Spörri.

Les précieuses archives de l’AR/RA ne risquaient plus de se perdre dans une quelconque procédure de liquidation ou de faillite. Afin de rendre ces archives éternelles, Denise Spörri décide de les faire numériser. Elle confie les précieuses pages aux mains expertes de son ami Walter Frey, qui partage avec elle le même intérêt pour les chevaux et les chevaux-vapeur. Les archives de la Revue Automobile ont aujourd’hui trouvé place au Classic Center et au musée de Safenwil.

Les voitures, une passion de famille

Denise Spörri tient sa passion pour les voitures et la mobilité en général de son grand-père paternel et de sa mère. Les sorties en voiture avec le grandpère ont laissé une marque mémorable dans l’esprit de Denise et de son frère Jean-Pierre, devenu médecin. Quant à la maman, elle était une conductrice émancipée, qui aimait sortir avec ses enfants dans de belles voitures. «Elle a été l’une des premières femmes à pouvoir conduire une deuxième voiture, se souvient Denise. Quand j’avais tout juste 18 ans, elle avait une Alfa Romeo Duetto Spider (réd.: si vous ne voyez pas à quoi elle ressemble, cela vaut la peine que fassiez une recherche sur Internet; cette petite sportive est d’une irrésistible élégance!) et je l’ai suppliée de me la prêter pour me rendre chez ma tante bien-aimée à Bienne.» Denise emmène alors une amie. Mais sur le trajet, elles sont catapultées hors de l’autoroute à 170 km/h par une voiture qui se rabat violemment devant elles.

A cette vitesse, la voiture vole littéralement au-dessus du dénivelé et atterrit dans un champ, sur ses quatre roues. Les filles sont quasiment indemnes, mais la voiture est bonne pour la casse. Denise se souvient encore très précisément du coup de téléphone à son père, quand elle lui a annoncé l’accident. Suite à ces péripéties, et encore sous le coup de la peur, le père a inscrit la fille aux cours de sécurité routière du TCS.

Tenace dans ses fonctions d’éditrice

Les accidents de toutes sortes n’ont jamais entamé ni les élans ni l’enthousiasme de Denise Spörri, qui n’abandonne jamais quand elle est convaincue par une bonne cause. Elle a fait preuve de la même ténacité en embrassant le rôle d’éditeur. Lorsque la Revue Automobile a connu des secousses au niveau financier et commercial, elle a toujours gardé un œil sur elle. Jusqu’au jour ou l’ancien propriétaire lui a proposé de racheter l’illustre journal. «Il y a deux ans, j’ai pensé que le journal était indissociable des archives que je détenais déjà», explique Denise Spörri. L’équipe de la rédaction était toutefois trop éparpillée, avec des membres à droite et à gauche. C’était une situation difficile. D’âpres négociations ont suivi, mais il en fallait plus pour effrayer Denise, qui a l’expérience des affaires. Elle a notamment exercé des mandats d’administrateur dans les deux entreprises de technologie médicale de son père ainsi que dans les sociétés immobilières de son mari, durant vingt ans. Elle demande conseil à son mari, qui a tout autant d’affinité qu’elle avec les voitures, et à son fils Alexander, passionné lui aussi, et qui siège aujourd’hui au conseil d’administration d’ARAAG. «Au final, c’est moi qui ai donné le feu vert pour la RA», admet Denise Spörri, les yeux pétillants.

Elle a depuis réussi à réunir l’ensemble des collaborateurs sous un même toit, dans des locaux entièrement rénovés à Granges. «La RA a désormais un immense terrain de jeu» s’amuse l’éditrice, faisant référence au complexe industriel qui appartient à son mari et où l’équipe de rédaction peut vraiment s’étendre. «L’harmonie et l’efficacité sont les moteurs du succès. Je considère que c’est ma mission d’éditeur de tout faire tenir ensemble, de réunir ce qui doit l’être.» Et comme la recette semble plutôt bien marcher, force est de féliciter Denise Spörri pour cette décision. Et pour son anniversaire!

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Amoureuse des animaux: Denise Spörri a toujours eu des chiens, de races très différentes. Son petit border terrier Lea et son impressionnant labrador croisé Loulou ne quittent jamais la propriétaire et éditrice de la Revue Automobile.