Le sexe prime toujours

D’après Comparis, la différenciation par le genre est «complètement dépassée» en matière d’assurance auto. Est-ce vraiment le cas?

Il n’y en a pas que pour les femmes. Même si ce n’est pas très «tendance» de l’affirmer, certaines inégalités touchent aussi les hommes, et on ne pense pas ici au service militaire obligatoire. Les hommes doivent davantage débourser pour leur prime d’assurance automobile, comme l’a rappelé Comparis dans une étude publiée en mars 2022. La différence n’est pas abyssale, car la surprime s’élève à tout juste 1,3% en moyenne sur l’échantillon d’assureurs testés. Admettons que ce hiatus – qui représente environ 20 francs par an – ne devrait pas mettre trop à mal le budget annuel de ces messieurs. Pour le site spécialisé dans les comparaisons, ce n’est pas ces quatre bières en moins par année qui représentent un problème, c’est une question de principe: «A une époque où l’on débat sur le genre, une tarification fondée sur le genre est dépassée», explique Andrea Auer, experte Mobilité chez Comparis. 

Cependant, ce qui ressemble à première vue à une discrimination, n’en est pas une. C’est l’avis de Hato Schmeiser, professeur de gestion de risque et économie des assurances à l’Université de Saint-Gall: «Par définition, une discrimination signifie qu’il n’y a aucune raison objective de traiter un groupe de personnes ou quelqu’un de façon inégale, soutient l’expert en économie.  Par exemple, il n’y a aucune véritable raison de payer moins quelqu’un s’il accomplit le même travail. Toutefois, dans le domaine de l’assurance automobile, les motifs sont réels, car les jeunes hommes provoquent plus d’accidents que les jeunes femmes.» Formulé autrement, les hommes doivent contribuer davantage «au pot commun», car ils causent statistiquement plus d’accidents – notamment avec blessés graves. Les automobilistes de sexe masculin seraient ainsi responsables ou coresponsables de 29% des accidents graves de la route, contre 15% pour les conductrices, avance l’étude Sinus (2021) du Bureau de prévention des accidents (BPA). Les 56% restants des accidents graves seraient occasionnés par les autres usagers (motos, camions, etc.).

Les chiffres des blessés ou des tués sont sans équivoque non plus, les hommes perdant la vie ou s’esquintant deux fois plus que les femmes sur la route. Les experts du BPA expliquent cette létalité chez les hommes par leur plus forte propension à conduire «avec un verre de trop dans le nez» ou à exagérer avec la pédale de droite. «Ces facteurs conduisent souvent à des pertes de maîtrise, qui sont plus fréquentes chez les hommes et beaucoup plus graves que les collisions», peut-on lire dans le rapport Sinus publié en octobre 2021. 

UE: Hommes «financés» par les femmes

Du côté des assureurs, on refuse d’affirmer que les hommes paient davantage, parce qu’ils sont des hommes; on se réfugie derrière la notion de risque. «De notre point de vue, il n’est pas question de ‹discrimination›, soutient Bernd De Wall, porte-parole pour Allianz. Notre objectif est de tarifer chaque risque de la manière la plus équitable possible; pour ce faire, nous créons des groupes de risques correspondants. Cela implique de nombreux facteurs ou variables – par exemple les caractéristiques techniques du véhicule, la nationalité, l’âge, l’utilisation, le leasing, etc. Chaque facteur, y compris le sexe, peut avoir un effet sur la prime.» 

Bernd De Wall ajoute encore une note, sous forme de rappel: «Cette distinction selon le sexe est courante en Suisse et est également appliquée par d’autres compagnies d’assurances. Tant que la législation ne changera pas, nous nous en tiendrons à cette pratique.» En effet, distinguer hommes et femmes est légal en Suisse, contrairement à ce qu’il se passe dans l’Union européenne: la Cour européenne a décidé le 1er mars 2011 que toute discrimination par le genre était illégale. «C’est clairement une décision politique», regrette Hato Schmeiser de l’Université de Saint-Gall. Les assureurs auraient de toute façon déjà trouvé une «parade» pour contourner cette interdiction: «L’UE n’a pas pris en considération que le genre n’est pas nécessaire pour déterminer une prime. Certains types de voitures et certaines couleurs vont souvent de pair avec les conducteurs masculins ou féminins, vous pouvez dès lors substituer le critère de genre.» Surtout, le principal problème est ailleurs: «Certains hommes, qui devraient payer davantage, voient ainsi leur prime soutenue, par financement croisé, par celle des femmes.» L’expert regrette que, pour combattre une inégalité présumée, on en crée une autre, les femmes européennes se retrouvant à payer plus cher que le risque qu’elles représentent. Ce d’autant plus qu’il existe des domaines où les inégalités de traitement perdurent, sans que personne ne s’en émeuve: «Prenez par exemple les produits cosmétiques ou les coiffeurs, les femmes paient beaucoup plus que les hommes pour ces prestations», rappelle Hato Schmeiser. 

Toutefois, que les hommes soient plus «tête brûlée» que les femmes et doivent en payer le prix, n’est pas gravé dans le marbre: le tableau établi par Comparis démontre que les femmes paient davantage chez Generali. La Vaudoise, contactée par nos soins, confirme aussi une différence de prime à la défaveur des dames: «Les statistiques à notre disposition semblent effectivement démontrer une plus grande fréquence de sinistres chez les femmes, mais de gravité moindre. Les femmes paient ainsi une prime légèrement plus élevée», avance Valérie Beauverd, porte-parole pour la Vaudoise Assurances. 

L’individu, plutôt que le groupe

A ce stade, on pourrait s’interroger: pourquoi le critère du sexe serait plus inacceptable que d’autres, comme l’âge ou la nationalité, pour calculer un risque? «Calculer la prime en fonction de la nationalité serait tout aussi discriminatoire que de fixer un tarif en fonction du sexe, tance Andrea Auer de Comparis. Pour l’âge, c’est différent. L’expérience de conduite joue également un rôle.» Le fait d’être expérimenté permet de payer moins cher qu’un jeune, mais cela peut aussi s’inverser selon Hato Schmeiser: «Un conducteur âgé représente un plus grand risque, pourquoi ne pas considérer ce point aussi, pourquoi les autres devraient-ils payer pour lui?» Le professeur universitaire souligne à ce propos les particularités de la couverture automobile, par rapport à d’autres assurances: «Dans certains domaines, comme l’assurance-maladie, les subventions croisées sont prescrites par la loi, car on ne peut pas outre mesure influencer sur son état de santé. Dans le domaine de l’assurance automobile, les critères sont davantage acceptés, car on peut dans une certaine latitude contrôler sa façon de conduire.» Certains boîtiers télématiques – les fameuses «boîtes noires» proposées par les assureurs, surveillant votre façon de conduire – permettraient ainsi de s’écarter du modèle de la «discrimination par le groupe» et autoriseraient une différenciation par l’individu. Chaque conducteur payerait ainsi pour le risque réel qu’il représente, et pas à cause de la couleur de son passeport ou de ce qu’il a entre les jambes. D’ailleurs, pour ceux qui trouvent cette information trop intime ou pour les personnes se réclamant non binaires, Hato Schmeiser estime que les assureurs devraient laisser le choix: «Il serait, à mon avis, justifié d’avoir un portefeuille de clients qui ne sont pas disposés à fournir l’information sur leur genre. Il sera possible de calculer une prime équitable pour ce groupe, peu importe son historique de sinistres. Peut-être que je pourrais obtenir un meilleur prix ailleurs, mais c’est ainsi si je ne veux pas donner cette information.» La liberté, dans la vie, comme dans le domaine de l’assurance, a toujours un prix.

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