Maxi taxi

Après-guerre, les DeSoto étaient très appréciées comme taxis dans les grandes villes américaines. En Appenzell aussi!

Fluid Drive». Cela n’a beau être qu’une petite inscription placée au-dessus de la calandre, c’est pourtant l’une des principales raisons pour laquelle DeSoto a connu autant de succès auprès des chauffeurs de taxi. Certes, les immenses habitacles séduisaient, mais la boîte Fluid Drive représentait le véritable atout de la marque américaine. Grâce à son embrayage hydraulique – une sorte de prédécesseur du convertisseur de couple –, le chauffeur de taxi pouvait s’épargner des heures de séances de musculation du mollet gauche dans la dense circulation urbaine. En effet, nul besoin d’embrayer et débrayer constamment dans le trafic, quelle que soit la vitesse engagée.  Mieux encore, la Fluid Drive se chargeait également du changement de vitesse! La boîte ne compte, certes, que deux rapports, mais cela n’enlève rien à son mérite. Cette technologie dispose d’un embrayage et d’un overdrive qui s’enclenche automatiquement. Si le conducteur relâche brièvement l’accélérateur en prenant de la vitesse, l’overdrive s’enclenche avec un «clonk» audible, et peut être désactivé par un kickdown. Les critiques rebaptiseront ce système semi-automatique de «Tip-Toe-Shift» voire de «Clunck-O-Matic»; les esprits plus moqueurs, eux, voyaient dans ce dispositif une «combinaison ingénieuse des inconvénients d’une boîte manuelle et des désavantages d’une boîte automatique». Voilà qui est ingrat et surtout, faux. Dans la circulation, la DeSoto S11 se conduit effectivement sans se soucier du levier de vitesses ou de l’embrayage. Ce système, en plus d’être robuste, permet donc au conducteur de changer aisément de vitesse quand il le souhaite, simplement avec l’accélérateur. 

Quant au six-cylindres en ligne de 3878 cm3 (327 cubic inches) qui y est relié, c’est un «L-Head» (à soupapes latérales) qui développe 109 braves et solides chevaux, pour un couple d’environ 260 Nm dès 1600 tr/min seulement. Ce moulin est connu pour avoir motorisé les Dodge WC et CC de la Seconde Guerre mondiale sous une forme modifiée, tout comme les MOWAG de l’armée suisse. 

Polyvalence appréciée jusqu’en Suisse

La S11 était la version remaniée de la DeSoto de 1942 qui, en raison de l’entrée en guerre des Etats-Unis, n’est sortie des chaînes de production que durant quelques mois entre l’automne 1941 et le début de 1942. Contrairement au modèle de 1942 qui bénéficiait de phares cachés par des volets, l’éclairage de la DeSoto d’après-guerre – qui fut proposée de 1946 à l’automne 1948 – était redevenu «conventionnel». La «Long Wheelbase» disposait d’un empattement rallongé d’environ 30 cm et pouvait être commandée avec trois rangées de sièges (une banquette arrière et deux sièges rabattables devant) ou même comme «utilitaire» quasiment, avec une banquette arrière rabattable afin d’agrandir la surface de chargement. D’inventifs carrossiers ont même conçu une version ambulance sur laquelle le montant de porte central pouvait être retiré pour charger le patient par la porte latérale, puis être remis en place. Une véritable voiture multifonction avant l’heure!  

En Suisse, après la guerre, les américaines ont commencé à se tailler une belle part du marché. Il faut dire que les conditions s’y prêtaient des deux côtés. En effet, dès la fin des conflits, le redémarrage de la production en série n’a pas tardé et les Américains pouvaient livrer rapidement des autos robustes et de qualité éprouvée. Dans notre pays, des clients avaient de l’argent à investir et ils souhaitaient leur part de rêve automobile américain. Choisir une DeSoto était l’une des solutions qui s’offraient à eux. D’autant que la DeSoto Diplomat – une Plymouth améliorée qui n’existait que pour l’exportation ou livrée en kit –, était montée par Amag à Schinznach-Bad. Certaines étaient aussi directement importées, comme tous les modèles «Full Size». Dans le cas de cette S11, c’est un autre importateur qui l’a rapatriée du Michigan: Titan Auto SA à Zurich. 

Taxi en Appenzell

La DeSoto qui orne ces pages a été achetée en 1948 par un certain Monsieur Locher d’Oberegg, qui l’a fait équiper d’un tachygraphe VDO. En plus d’être très chic, cette imposante voiture était aussi, grâce à son embrayage hydraulique, très facile à conduire, même dans notre pays. Effectivement, dans les descentes, le 3,9-l a suffisamment de frein moteur pour affronter sereinement les routes de montagne, pour autant que la position L soit enclenchée. Il est même possible de faire démarrer la voiture en profitant d’un faux-plat. Quant au système de freinage – avec double cylindre à l’avant (Duplex) –, c’était le plus gros jamais monté sur une voiture de tourisme de toute l’industrie automobile américaine. Fait intéressant, le frein à main agit comme un frein à bande extérieure sur les cardans. Il manque toutefois une position «P» sur la boîte. En parquant en côte, une cale est donc obligatoire et il vaut mieux ne pas l’oublier!

Au lieu des instruments de style Art déco typiques de la S11, un tachygraphe VDO contemporain indique la vitesse en km/h. Et malgré ses 74 ans, le compteur affiche peu de kilomètres. Il semble donc plus probable qu’au lieu d’être un taxi  conventionnel, la DeSoto servait de limousine (voire de minibus!) que l’on pouvait réserver.

Depuis l’année dernière, la voiture appartient à Daniele Scarciglia. C’est un grand amateur de technique ancienne, notamment en matière de gramophones, il aime les vélos anciens de style 1900 et possède, en plus de la DeSoto, une anglaise d’avant-guerre. Pour un amoureux de beautés d’époque, cette américaine était une occasion unique à ne pas rater, car la marque n’est pas très diffusée dans notre pays. Cette division de Chrysler avait été créée en 1928 afin d’offrir une alternative un peu moins chère au blason Chrysler, qui occupait le sommet de la gamme. Dodge et la marque populaire Plymouth se trouvaient hiérarchiquement sous DeSoto. A peine le millésime 1961venait de sortir que Chrysler décida de mettre un terme à l’aventure DeSoto, au vu des très faibles ventes. Il n’y a guère qu’en Turquie que cette marque a survécu en tant que constructeur de camions jusqu’en 2005, dans le cadre d’une coentreprise entre Chrysler et le constructeur local Askam.

En Suisse, le nombre de DeSoto est, de ce fait, très limité. L’auteur de ces lignes connaît encore une bonne vingtaine de voitures, dont deux Diplomat montées en Suisse. Toute personne en sachant davantage est cordialement invitée à s’adresser à la rédaction.

Un salon très aérodynamique

Ce taxi au solide gabarit peut emmener facilement sept personnes à son bord. L’essieu arrière compte quelques lames de ressort de plus que la berline à empattement normal, et les amortisseurs ont été abaissés. Les lames sont fixées à l’essieu grâce à des supports spéciaux. Ainsi, les amortisseurs sont placés loin sous l’essieu, à côté des roues, et n’empiètent pas sur l’espace intérieur. Leurs points d’appui chatouilleraient autrement les fesses des  passagers, assis juste au-dessus de l’essieu arrière. Le constructeur avait ainsi libéré la place pour y installer un canapé, digne de celui que l’on retrouve chez une grand-mère! Il y a même un repose-pieds à disposition, une solution conférant un surcroît de standing à l’auto! En revanche, lorsque les deux sièges «d’urgence» sont dépliés, le ressenti change tout de suite pour quelque chose de plus étroit et de moins confortable. Le coffre à bagages surprend, lui aussi, par sa grande taille. Toutefois, le confort de conduite, en lui-même, tranche avec l’image de souplesse des grandes américaines; on ne ressent ici aucun flottement typique de ces paquebots sur roues. Le conducteur se sent ainsi davantage en confiance avec sa monture. C’est bien décontracté que Daniele Scarciglia conduit son taxi à travers les ruelles étroites d’Eglisau. 

Sur la route, à un peu plus de 80 km/h, le moteur est à peine audible et les bruits de vent se font discrets. Avec une vitesse maximale de 136 km/h selon les données d’usine, la S11 est aussi rapide que ses successeurs, avec l’avantage d’être plus légère. Comme l’affirment les constructeurs de yachts, la longueur procure la vitesse. C’est aussi valable pour la DeSoto S11, dont l’aérodynamique est étonnamment réussie. 

Cette américaine peu courante au passé suisse – l’ancien permis de circulation en tissu est toujours dans la boîte à gants – mérite une attention particulière. Lorsque la voiture a été livrée en Appenzell en 1948, tout le monde se connaissait dans la région. Qui sait, il y a peut-être encore quelqu’un qui connaît cette DeSoto ou qui a même pu en profiter en tant qu’invité sur sa confortable banquette? Il est bien possible que cette belle ancienne ait encore de nombreuses histoires à raconter.

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